La crise du COVID-19 met l’Union européenne au bord du précipice

par Philipp Bagus (25 avril 2020)

Photo par Imelda sur Unsplash

La zone euro est une gigantesque machine à redistribution monétaire. Différents États indépendants peuvent financer leurs dépenses au moyen de déficits qui sont monétisés, directement ou indirectement, par une unique planche à billets. Plus précisément, la Banque centrale européenne (B.C.E.) peut acheter des obligations d’État de la zone euro directement auprès des acteurs du marché, ou les accepter comme garantie à ses prêts, ce qui, en pratique, augmente la masse monétaire. Par cette monétisation, un État peut faire porter une partie du coût de son déficit sur les citoyens d’autres États de la zone euro, à travers une baisse du pouvoir d’achat de l’euro. Cette situation ressemble beaucoup à une tragédie des biens communs. La ressource qui est ici mise en commun est le pouvoir d’achat de l’euro, exploité par différents acteurs. Ces acteurs sont les États de la zone euro. Ils émettent des dettes, ce qui entraîne une augmentation de la masse monétaire. En entretenant un déficit supérieur à celui de ses voisins, un État de la zone euro peut vivre à leurs dépens.

Il n’est pas surprenant que la plupart des États aient ignoré le nouveau traité, élaboré au début de la crise de la dette européenne, qui visait à faire baisser la dette et les déficits. Au cours des récentes années de croissance économique modérée, avec des taux d’intérêt quasiment nuls, les États hautement endettés n’ont pas tiré profit de la situation pour réduire leurs dettes. Au contraire, ils ont profité de meilleures rentrées fiscales et de taux d’intérêt faibles pour augmenter leurs dépenses dans d’autres secteurs. Ces États croient pouvoir toujours s’en sortir. La raison de ce comportement irresponsable est simple : lors des crises précédentes, ces États n’ont jamais fait qu’émettre davantage d’obligations, pousser les banques à les acheter, et faire en sorte que les autres règlent l’addition sous la forme d’une perte de pouvoir d’achat de l’euro. Ces États pensent que personne ne renoncera à cette monétisation, car mettre fin à ce mécanisme entraînerait un défaut sur les dettes souveraines, ce qui aurait un impact sur les autres États de la zone euro. Les banques européennes, et la B.C.E. en particulier, sont saturées d’obligations d’État de la zone euro. Qu’un État fasse défaut impliquerait des pertes non seulement pour lui-même, mais pour toutes les banques de la zone euro. Cela entraînerait des banqueroutes en cascade et une immense crise bancaire, économique et des dettes souveraines. La confiance en l’euro serait profondément ébranlée par un risque d'(hyper)inflation.

Bien que les États du sud tels que l’Italie, la France et l’Espagne ne se sont pas employés, ces dernières années, à réduire leurs déficits, l’Allemagne et d’autres États du nord comme les Pays-Bas ont bel et bien réduit leurs dettes — ce qui, ironiquement, n’a fait que renforcer la possibilité des États du sud de s’appuyer sur l’Allemagne et sur le nord, et d’être renfloués par eux.

Excédents et déficits publics européens (en pourcentage du P.I.B.)
Dettes publiques européennes (en pourcentage du P.I.B.)

Avec la panique du COVID-19 et les confinements qui ont suivi, l’Italie, l’Espagne et la France ont réclamé avec véhémence une « solidarité » de la part de l’Allemagne, sous-entendant pouvoir quitter l’Union européenne si leurs demandes restaient ignorées. Malgré leur échec à réduire leurs dépenses publiques et leurs déficits au moment où c’était possible, ces États croient en leur droit à être renfloués. Leurs déficits excessifs passés peuvent être expliqués par la perspective d’une mutualisation de la dette européenne. Et de fait, plusieurs programmes de renflouement ont déjà été mis en place à l’occasion de la panique virale. La B.C.E. a annoncé qu’elle achèterait 750 milliards d’euros en obligations d’État, et l’Union européenne s’est accordée sur un programme de renflouement de 540 milliards d’euros.

Malheureusement, l’aléa moral engendré par la structure de l’euro ne s’est pas contenté d’encourager les dépenses publiques excessives avant la crise pandémique : il est aussi très susceptible d’influencer les réponses gouvernementales à la pandémie. Le coût des confinements et des renflouements des citoyens et des entreprises par leurs États est gigantesque.Un État doit soupeser avec soin une décision d’imposer un confinement si coûteux. Mais que se passe-t-il lorsqu’un État peut externaliser une partie des coûts de son confinement sur d’autres États, par le moyen de nouvelles dettes et de nouvelles aides ? Si cette possibilité existe — et c’est le cas dans la zone euro —, il est plus vraisemblable qu’un État décide le confinement et le maintienne autant que possible. Au lieu de lever les restrictions aussi vite que possible, les États du sud les maintiennent parce qu’ils comptent sur un renflouement et sur le soutien des États bénéficiant d’un meilleur équilibre fiscal. En détruisant leurs propres économies, les États du sud mettent en fait la pression quant à de nouveaux programmes de redistribution et, à terme, d’un super-État européen. Ce raisonnement, très bien illustré par le célèbre Yanis Varoufakis, ex-ministre grec des Finances, c’est celui-ci : « Si vous ne volez pas à notre secours, nous ferons défaut, ce qui entraînera une crise bancaire européenne, des pertes énormes pour la B.C.E. et une très grave dépression économique. Vous ferez donc mieux de nous renflouer. »

Ainsi, l’organisation même de l’euro peut être tenue responsable des confinements suicidaires décidés par certains États de la zone euro, confinements qui dureront plus que dans d’autres États, avec toutes leurs graves conséquences sociales, politiques, sanitaires et économiques. Et il est possible que cette crise mène à une décision définitive quant au futur de l’euro et à l’émergence d’un super-État européen.

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