Mettre fin aux confinements non pas pour l’argent, mais pour sauver des vies

par Gary Galles (25 avril 2020)

Photo par Ani Kolleshi sur Unsplash

Le rapport entre les fins et les moyens est un sujet débattu depuis toujours. Savoir si « la fin justifie les moyens » est une question déjà posée dans l’Électre de Sophocle, au IVe siècle avant Jésus-Christ, dans les Héroïdes d’Ovide, ou encore dans Le Prince de Machiavel. Plus récemment, Leonard Read remarquait que si les fins sont des espoirs qui, en fait, ne seront pas réalisés, elles ne sauraient justifier que leurs moyens empiètent sur les droits des autres.

Actuellement, les politiques draconiennes et souvent arbitraires qui ont été imposées en réponse au COVID-19 ont suscité, au vu d’une situation bien moins létale que cela n’était d’abord envisagé, de nouvelles questions sur les fins et les moyens.

De plus en plus de gens se sont mis à protester contre des politiques trop coûteuses, ce qui s’est souvent traduit par la formule « le remède ne doit pas être pire que le mal ». Ces protestations ont été dénoncées par les défenseurs des politiques actuelles. Ainsi le gouverneur de New York, Andrew Cuomo, a déclaré : « Nous n’allons pas étiqueter un prix sur la vie humaine. » Le New York Times a présenté le problème comme « un équilibre moral entre le sauvetage de vies et la survie économique ». Remarque plus radicale de la part de Martin Gak, selon lequel les protestataires voudraient qu’« un petit nombre meure pour que la majorité survive ». J’ai même entendu un sermon disant que même un seul mort dû au COVID-19 justifiait le maintien par l’État de la mise à l’arrêt de l’économie.

Malheureusement, de telles comparaisons entre les vies et l’argent (ou l’économie) font l’erreur de comparer une fin particulière (réduire les morts dues au COVID-19) non pas à une autre fin, mais à des moyens (des ressources supplémentaires) qui peuvent réaliser un grand nombre de fins possibles. Et, parmi ces fins possibles, il y a celle de sauver d’autres vies.

Puisque ces moyens (l’argent ou les ressources produites) ne constituent pas une fin ultime, présenter le problème sous l’angle « vies contre argent » sous-entend que rien ne doit nous arrêter pour sauver une vie menacée par le COVID-19, parce que cette fin vaut plus que de « simples moyens ». On suppose ici que les tenants de l’opinion contraire seraient cruels ou égoïstes. Il s’agit pourtant d’une supposition fausse.

L’édition la plus récente des travaux économiques de James Gwartney apportent une bonne réponse à ces questions, dès son premier chapitre, qui est consacré aux notions essentielles. « Employer des ressources à ne faire qu’une seule chose laisse moins de ressources pour en faire une autre. » Prenant l’exemple des airbags obligatoires dans les voitures, qui sont censés sauver quatre cents vies par an pour un coût de 50 milliards de dollars, Gwartney souligne que « le raisonnement économique nous oblige cependant à nous demander si les 50 milliards de dollars dépensés en airbags auraient pu être mieux utilisés — disons, par exemple, pour des recherches contre le cancer qui auraient pu sauver plus de 400 vies par an. […] Dans ce cas, l’analyse correcte n’est pas de confronter les “vies sauvées grâce aux airbags” aux “dollars dépensés pour les airbags”, mais aussi de prendre en compte le nombre de vies qui auraient pu être sauvées (ou toutes autres choses qui auraient pu être réalisées) si les 50 milliards de dollars avaient été employés autrement. »

Si l’on applique cela à la crise du COVID, le compromis pertinent n’est pas “vies perdues contre moins d’argent” (ou plutôt “moins de ressources”), contrairement à ce qui est souvent avancé. Il faut plutôt considérer un compromis entre les vies perdues à cause du COVID, et les vies qui seront perdues du fait des politiques adoptées pour réduire les morts du COVID. La seule véritable différence avec l’exemple des airbags est que les morts du COVID ont lieu actuellement et frappent des personnes données, les rendant facilement identifiables, tandis que les vies perdues en raison des coûts des politiques adoptées seront perdues plus tard : ce seront celles de gens “statistiquement” inconnus, des morts qu’on n’ira sans doute pas reprocher aux décideurs politiques actuels.

En conséquence, sauver un plus grand nombre de victimes du COVID aujourd’hui, en adoptant une politique donnée, peut entraîner encore plus de morts évitables à l’avenir. Si c’est le cas, cette politique entraînera davantage de morts, et l’affirmation selon laquelle « nous n’allons pas étiqueter un prix sur la vie humaine » n’y changera rien.

Une telle issue est-elle concevable ? Oui. À titre d’illustration, une analyse de la crise économique de 2008, parue en 2016 dans le Lancet, a estimé que cette crise était « associée à plus de 260 000 morts supplémentaires par cancer dans les seuls pays de l’O.C.D.E., de 2008 à 2010 ». Au vu des chiffres vraisemblables de la mortalité du COVID, ceci pourrait signifier que mettre l’économie à l’arrêt tue plus de gens que cela n’en sauve. Et les morts supplémentaires par cancer ne seront pas les seuls effets indésirables de la mise à l’arrêt économique et des autres politiques adoptées face au COVID (ainsi des diagnostics retardés d’autres maladies, ou des opérations chirurgicales non exécutées, parce que ces cas ont été exclus des hôpitaux).

De plus, un rapport des Nations unies publié ce mois-ci résume les effets potentiels des politiques COVID sur les enfants : « Les enfants ne sont pas le visage de cette pandémie. Mais ils courent le risque d’être parmi ses plus grandes victimes […]. La crise a un effet profond sur leur bien-être. Tous les enfants, de tous les âges et de tous les pays, en sont affectés, en particulier par les impacts socio-économiques et, dans certains cas, par les mesures d’atténuation de la pandémie qui peuvent involontairement leur faire plus de mal que de bien. Il s’agit d’une crise mondiale et, pour certains enfants, elle aura un impact sur toute leur vie. »

L’éditorial d’Issues and Insights va encore plus loin. Non seulement il cite l’étude des Nations unies, selon laquelle « des centaines de milliers de cas supplémentaires de mortalité infantile pourraient apparaître en 2020 », mais il nous rappelle aussi qu’il s’agit « vraisemblablement d’une estimation basse, car elle ne prend en compte que l’impact direct d’une récession mondiale, et non l’impact que les confinements ont sur l’accès aux soins médicaux, aux vaccins, aux soins prénataux, à la nourriture et à la nutrition, aux soins de santé mentale. »

Un des principes de base en économie est celui des coûts d’opportunité. Chaque fois que des ressources sont consacrées à un seul et unique objectif, ces ressources ne sont plus disponibles pour d’autres emplois, lesquels peuvent très bien être de plus grande utilité. Cela signifie que nous devons toujours estimer la valeur des fins suivies par telle politique, contre celle des fins alternatives que les ressources employées auraient pu permettre d’atteindre. Mais lorsque des actions de sauvetage de vies sont présentées comme “les vies contre l’argent” (ou “la production”), comme c’est le cas des politiques COVID actuelles, elles ne prouvent pas que les choix politiques actuels soient justifiés. Elles sont un élément rhétorique qui montre que les questions essentielles pour élaborer une bonne politique ne sont pas posées.

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