Le plan Marshall, ce mythe qui ne veut pas mourir

par José Niño (5 mai 2020)

Photo par Chris Hall sur Unsplash

Certains mythes politiques ont la vie dure.

Les classes dirigeantes nous rappellent constamment que l’aide internationale serait cruciale pour faire sortir hors de la pauvreté les pays en voie de développement. Avec la baguette magique de la dépense publique, il suffirait d’envoyer de l’argent aux pays en voie de développement pour les libérer de leur torpeur économique. Cette histoire a déjà été entendue à l’échelle nationale, lorsque des politiciens ont soutenu des plans de transfert de richesse, dans l’intention affichée d’“investir” dans des régions des États-Unis qui se trouvaient économiquement aux abois. Vu la pente universaliste de la politique américaine, la logique redistributive nationale est inévitablement transposée au niveau international.

Le mythe de l’aide internationale perdure à travers les références constantes des politiciens au plan Marshall, source d’inspiration pour tous les nouveaux projets d’aide internationale. Le plan Marshall était le programme de soutien économique aux pays d’Europe occidentale après la Seconde guerre mondiale. Selon l’opinion commune, la capacité de l’Europe à rebondir après le désastre de la Seconde guerre mondiale est largement due aux dépenses d’assistance du plan Marshall, qui se sont élevées à plus de 100 milliards (exprimés en dollars 2018).

Prenant le programme d’aide à l’Europe de l’Ouest comme modèle, les politiciens cherchent constamment quelle serait la prochaine région du monde où l’on pourrait en refaire l’expérience. Lors d’une conférence de presse pendant le sommet du G-20 de 2017, le président français Emmanuel Macron a été questionné sur la faisabilité d’un plan Marshall pour l’Afrique. D’une manière étonnamment brutale, Macron a douché tout enthousiasme pour cette idée. Le dirigeant français a affirmé que « le plan Marshall était un programme de reconstruction, un programme d’aide matérielle dans une zone qui avait déjà ses propres équilibres, ses frontières, sa stabilité. Les problèmes auxquels l’Afrique fait face sont totalement différents, ils sont beaucoup plus profonds. Ils sont “civilisationnels”. » La remarque abrupte de Macron a déçu les journalistes, qui espéraient obtenir une réponse politiquement plus acceptable.

Mais les commentateurs politiques n’ont pas eu à attendre longtemps. Quand Julian Castro, ancien secrétaire d’État américain au Logement et au Développement urbain, a pris part à la course à la candidature pour la présidentielle de 2020, une de ses propositions récurrentes a été un plan Marshall pour l’Amérique centrale — région du monde notoire pour ses conflits politiques et socio-économiques. Selon l’ancien candidat démocrate, un plan Marshall serait l’ingrédient qui manque pour que l’Amérique centrale surmonte enfin ses difficultés.

Permettez-moi d’exprimer un certain scepticisme. J’ai déjà noté que l’aide internationale n’était en rien une baguette magique pour les pays en voie de développement. De fait, ce genre de transferts financiers internationaux peut susciter des comportements nocifs et favoriser des régimes incroyablement corrompus. L’affirmation de Macron sur le plan Marshall était juste, comme celle selon laquelle le reproduire en Afrique n’entraînerait pas de résultats équivalents. L’Europe était déjà prospère et institutionnellement stable avant que la plus grande partie du continent ne soit ravagée par la Seconde guerre mondiale. Le problème n’était que de reconstruire les infrastructures et laisser les acteurs privés retourner au secteur privé pour rebâtir les nombreuses unités de production détruites par la guerre. En un mot, le plan Marshall ne s’est pas appliqué sur une ardoise vierge, mais a fonctionné comme programme de reconstruction qui ne cherchait qu’à rétablir l’équilibre d’avant-guerre de cette région du monde. L’Europe avait déjà accumulé suffisamment de connaissance et de capital lors des décennies précédentes pour pouvoir surmonter les conséquences tragiques de la Seconde guerre mondiale et se remettre debout rapidement.

Comme pour d’autres récits d’événements du XXe siècle, plusieurs points clés du plan Marshall sont souvent passés sous silence. Contrairement à ce que beaucoup d’historiens de cour voudraient nous faire croire, le plan Marshall n’est, sans aucun doute, pas la seule raison du succès européen de l’après-guerre. L’historien Tom Woods a démontré de manière convaincante que la libéralisation économique dans des pays comme l’Allemagne de l’Ouest a grandement favorisé une croissance robuste, bien plus que l’aide issue du plan Marshall.

Les réformes économiques du ministre allemand de l’Économie Ludwig Erhard, comme la suppression du contrôle des prix et la fin du rationnement, ont contribué au rétablissement spectaculaire de l’Allemagne après la Seconde guerre mondiale. D’autres pays comme l’Autriche et la Grèce, qui ont bénéficié d’une aide considérable per capita, ont connu une croissance beaucoup plus lente et n’ont vraiment redécollé qu’avec l’arrêt des aides. Contrairement à ce que disent les manuels scolaires, la suppression des régulations économiques de temps de guerre a été le facteur décisif de la croissance de beaucoup de pays européens après la Seconde guerre mondiale, et non le plan Marshall.

Tout bien considéré, l’aide internationale est une politique auto-complaisante qui flatte les égos de politiciens se rêvant bons samaritains, mais qui a des résultats médiocres dans le monde réel — un endroit que ces politiciens ne paraissent jamais connaître. Du fait des insuffisances institutionnelles propres à cette région du monde et des vices inhérents à l’aide internationale, un plan Marshall pour l’Amérique centrale ne se passerait pas comme voudraient nous le faire croire beaucoup de ses supporters, tels que Julian Castro. Il suffit de voir les niveaux de corruption dans cette région du monde.

Dans le classement 2019 de la corruption établi par Transparency International, le Salvador, le Guatemala, le Honduras et le Nicaragua sont classés respectivement 113e, 146e, 146e et 161e. Dans le classement 2020 de la liberté économique établi par la Heritage Foundation, le Salvador, le Guatemala et le Honduras sont au mieux des pays très moyens, avec des classements aux 90e, 73e et 93e places. Le Nicaragua végète à la 113e place. Faire bénéficier ces pays d’un équivalent contemporain du plan Marshall reviendrait y faire proliférer la corruption davantage encore, et à y faire empirer les problèmes déjà existants.

L’Amérique centrale est dans le pétrin, mais peut tout de même s’inspirer de quelques pays en développement. Par exemple, le Panama est une des réussites économiques les plus méconnues des trois dernières décennies, en raison de son ouverture économique au commerce et aux investissements étrangers. Aujourd’hui, le Panama est surnommé le Dubaï de l’Amérique centrale. Le Chili est un autre exemple de succès dont l’Amérique centrale peut s’inspirer. Ce pays d’Amérique du sud a échappé aux griffes du marxisme et il est devenu le plus grand miracle économique du siècle dernier en adoptant des mesures de dérégulation, en privatisant des entreprises publiques et en s’ouvrant au commerce. Même le Botswana, situé dans une zone du monde qui n’est pas connue pour sa stabilité, s’est affranchi de la stagnation si typique des pays en voie de développement. En embrassant un État de droit, en défendant le droit de propriété et en ouvrant son économie, il s’est distingué de ses rivaux subsahariens tels que l’Afrique du sud ou le Zimbabwe, deux pays qui ont chacun eu leur part de problèmes et d’errements économiques, le second étant un cas d’école d’effondrement hyperinflationniste.

La plupart des pays en voie de développement ont adopté tout l’attirail des idées de développement keynésiennes et marxistes : il n’y a donc aucune surprise à ce qu’ils continuent à stagner. Les mesures politiciennes prônant telle ou telle variante d’aide internationale n’aboutiront à rien. L’idée que les pays en voie de développement brisent leurs chaînes auto-imposées n’est pas si absurde, grâce à l’exemple d’une poignée de pays qui ont rompu avec la norme interventionniste. La question est : leurs élites politiques choisiront-elles d’ignorer les médiocres conseils occidentaux, et de s’ouvrir plutôt aux marchés ?

Le succès économique n’est pas une science infuse technocratique. L’actrice Jane Bussman a passé des années en Afrique pour s’efforcer d’y combattre la pauvreté. En tant que témoin direct du racket de l’aide internationale, elle en est venue à la conclusion suivante :

Si vous voulez aider un pays en difficulté, achetez ce qu’il produit. Faites-y une escale de trois jours, et dépensez, dépensez, dépensez.

L’économiste Joseph Salerno a simplifié la remarque de Bussman : « Autrement dit, le commerce (et l’investissement), et non pas l’aide », rompront le cercle vicieux de la pauvreté. Au point où ils en sont, les pays en voie de développement devraient plutôt prendre le risque d’écouter le conseil d’une actrice plutôt que ceux d’élites hautaines qui ne comprennent rien à la création de richesse.

Au moins les acteurs comprennent-ils, eux, le concept de création de valeur. On ne peut pas en dire autant du bureaucrate moyen du F.M.I. ou de l’Agence des États-Unis pour le développement international.

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