Non, Hayek n’a pas soutenu le régime Pinochet

par J. Edward Britton (15 mai 2020)

En histoire, les idées fausses restent fausses, même si on les répète souvent. Après tout, les idées légendaires ont le pouvoir de captiver ceux qui sont déjà idéologiquement convaincus, et avec une efficacité que l’histoire véritable ne saurait atteindre. Une de ces idées fausses, que les critiques progressistes du marché libre se sont souvent appropriée, est le lien supposé entre le régime de Pinochet et le célèbre économiste autrichien Friedrich Hayek. Une analyse historique rationnelle des termes mêmes de Hayek permet de réfuter l’affirmation selon laquelle il aurait été un ami de Pinochet, dès lors qu’on fait l’effort de ne pas se contenter de remarques informelles, et qu’on s’attache à une véritable recherche universitaire.

Corey Robin et le mythe Hayek-Pinochet

Bien que beaucoup de spécialistes aient débattu du rôle des écoles autrichienne et de Chicago dans l’élaboration des mesures économiques de Pinochet, l’universitaire le plus influent dans la perpétuation du mythe selon lequel Hayek aurait soutenu avec enthousiasme le régime Pinochet est Corey Robin, professeur de sciences politiques au Brooklyn College. La thèse de Robin est très bien résumée par une citation de son article « La connexion Hayek-Pinochet » — un billet de blog inspiré par les réactions des libertariens au fameux choix de Hayek en faveur de Pinochet plutôt que d’Allende. Dans ce billet, Robin écrit :

Hayek a fait une première visite à Pinochet en 1977, à l’âge de 78 ans. […] Il a rencontré Pinochet et d’autres responsables d’État, qu’il a décrit comme des « hommes éduqués, raisonnables et perspicaces ». […] Il a demandé à sa secrétaire d’envoyer à Pinochet un brouillon de ce qui deviendra finalement le chapitre 17, « Une constitution modèle », du troisième volume de Droit, législation et liberté. Ce chapitre comprend une section sur les « Pouvoirs d’état d’urgence » qui défend le principe d’une dictature temporaire lorsque la « préservation sur le long terme » d’une société libre se voit menacée.

Prenons quelques instants pour démêler tout cela. Il faut d’abord noter que, bien que Robin parsème son billet de blog de nombreux liens hypertexte et de citations, il échoue à fournir la moindre preuve de l’éloge d’Hayek en faveur des représentants de l’État chilien. C’est peut-être dû au fait que le rapport original de 1977 soit difficile à trouver. Cependant, des indices plus nombreux suggèrent que la citation a été faite délibérément hors contexte par Robin, et qu’il souhaitait simplement ne pas être déjugé par son propre lectorat. La citation dans son intégralité dit que Hayek a rencontré des « hommes éduqués, raisonnables et perspicaces — des hommes qui espéraient honnêtement que le pays puisse être rapidement rétabli dans un état de démocratie ». Ainsi, le contexte raconte une toute autre histoire que celle que présupposent les critiques. Pourquoi les hommes à la tête d’un régime violent auraient-ils espéré, simultanément, qu’une démocratie soit mise en place dans un avenir proche ? Il semble que, selon l’article de Robin, soit Pinochet est pro-démocratie, soit, comme le révèle la citation entière, Hayek ne faisait pas l’éloge d’un régime mais plutôt d’individus au sein du cabinet politique de Pinochet qui se sentaient en conflit intérieur avec leur cause. Une autre possibilité serait que ces hommes avec qui Hayek avait conversé aient simplement menti quant à leurs aspirations à la démocratie, auquel cas Hayek ne serait pas celui à qui attribuer la faute.

Une seconde affirmation de Robin concerne le souhait de Hayek d’envoyer un brouillon de son livre Droit, législation et liberté à Pinochet. Robin s’efforce aussi d’éclairer sous une lumière défavorable l’opinion de Hayek quant aux pouvoirs d’état d’urgence. Le problème tient ici à une mécompréhension de la correspondance entre Hayek et Pinochet. Comme le remarque Bruce Caldwell, économiste à la Duke University, dans son article cosigné « Friedrich Hayek et ses voyages au Chili », il existe une barrière linguistique significative entre Pinochet et Hayek — sans même mentionner le fait que Pinochet était relativement ignorant de l’existence d’Hayek avant leurs brefs échanges. Pour éclairer la question du célèbre chapitre « Pouvoirs d’état d’urgence » du livre de Hayek, le contexte se révèle, une fois de plus, d’une importance cruciale. Hayek explique que les transferts temporaires du pouvoir doivent avoir une justification raisonnable, telle que « la menace d’un ennemi extérieur, l’irruption d’une rébellion ou de violences sans respect de la loi, ou une catastrophe naturelle exigeant qu’une action rapide soit mise en œuvre par tous moyens utiles ». Il continue en expliquant que la meilleure façon d’empêcher l’usurpation des pouvoirs d’état d’urgence est de séparer l’entité qui proclame l’état d’urgence de celle qui se voit accorder l’utilisation d’une autorité absolue. Hayek écrit :

Il n’est en aucun cas nécessaire, cependant, qu’une seule et même entité doive posséder le pouvoir de proclamer un état d’urgence et celui de le mettre en œuvre. La meilleure précaution contre l’abus du pouvoir d’état d’urgence semble être que l’autorité pouvant proclamer l’état d’urgence doive en même temps renoncer à ses pouvoirs ordinaires, en retenant uniquement celui de révoquer à tout moment les pouvoirs d’état d’urgence conférés à une autre entité.

Selon Hayek, les pouvoirs d’état d’urgence n’autorisent aucune tyrannie violente. Il pense au contraire que ces pouvoirs doivent être conçus pour empêcher de telles atrocités de survenir. Et pourtant, le mythe selon lequel Hayek a contribué à l’organisation du régime de Pinochet par ses conseils politiques continue de circuler. Bien que Corey Robin ait eu une influence majeure dans la diffusion de cette idée fausse, d’autres universitaires ont également participé à obscurcir le tableau des relations de Hayek avec le gouvernement chilien.

Karin Fischer et les Vrais dossiers

Un certain succès, dans des cercles plus étroits, a été celui des découvertes de Karin Fischer sur le comportement prétendument apologétique de Hayek envers le régime Pinochet — découvertes plus connues sous le nom des Vrais dossiers chiliens. Fischer, professeur à l’université Johannes-Kepler en Autriche, a été le principal facteur de diffusion du mythe selon lequel Hayek aurait défendu les abominables politiques sociales de Pinochet. Ce livret intitulé Les vrais dossiers chiliens portait selon Fischer sur un sujet tellement sensible et controversé que les rédacteurs en chef du Frankfurter Allgemeine Zeitung, quotidien allemand favorable au marché libre, auraient été effrayés à l’idée de le publier.

Sa thèse a fait l’objet de réponses de la part de plusieurs universitaires, dont Andrew Farrant, Edward McPhail et Sebastian Berger dans l’American Journal of Economics and Sociology. Les auteurs déclarent dans leur article que Hayek « n’a formulé aucune défense des politiques spécifiques du régime Pinochet, et que [le livret] n’était pas intitulé Les vrais dossiers chiliens ».

Le Times interroge Hayek sur le Chili

Cependant, même dans l’article méticuleux de Farrant, McPhail et Berger, l’avis de Hayek sur le Chili est toujours dénoncé comme apologétique. L’article va jusqu’à avancer que, selon un entretien de 1978 paru dans le Times, Hayek aurait soutenu une part des agissements de Pinochet et déclaré que les États tyranniques pouvaient, selon les circonstances, être supérieurs aux États démocratiques. Pourtant, une relecture attentive de l’article cité prouve que cette affirmation est trompeuse. Hayek ouvre justement son prétendu soutien à Pinochet par les mots suivants :

Je n’ai bien sûr jamais prétendu que des États majoritairement autoritaires soient plus aptes à assurer la liberté individuelle que des États démocratiques, mais plutôt l’inverse. Cela ne signifie pas, cependant, que dans quelques circonstances historiques, la liberté individuelle n’ait pas pu être mieux protégée sous un régime autoritaire que démocratique. Cela s’est vérifié de loin en loin depuis les débuts de la démocratie dans l’Athènes de l’Antiquité, où la liberté des sujets était sans aucun doute plus assurée sous les “30 tyrans” que sous la démocratie qui a tué Socrate et expédié des dizaines de ses meilleurs hommes en exil, suite à des décrets arbitraires.

Le plus notable est peut-être la volonté de Hayek d’assimiler la démocratie despotique à l’autoritarisme despotique, par le fait que les deux entraînent souvent la mort et l’exil. La condamnation de la démocratie absolue par Hayek ne doit pas être comprise comme un regard qui se détournerait complaisamment des tyrans, mais plutôt comme une tentative d’illustrer combien certaines démocraties peuvent être en pratique violentes et néfastes. Cela aide à clarifier le passage sur Pinochet qui suit, dans le même article :

Plus récemment, je n’ai pas pu trouver une seule personne, même dans ce pays tellement calomnié, le Chili, qui soit opposée à l’idée que la liberté individuelle soit plus grande sous Pinochet qu’elle ne l’était sous Allende.

Nous avons fait là le tour de la question. Il s’agit de la citation qui, au départ, a incité Corey Robin à écrire son billet de blog « La connexion Hayek-Pinochet ». Le contexte rend pourtant cette citation largement plus admissible, car, quelques phrases en amont, Hayek condamne clairement les systèmes politiques qui cultivent la mort et la souffrance. Pour Hayek, Salvador Allende était nettement pire, parce que, comme le remarquait la Fédération des Scientifiques américains, la politique du président socialiste avait entraîné des pénuries alimentaires massives et la décision de négocier avec des régimes totalitaires et violents tels que l’Union soviétique et la Corée du Nord. Dans ce contexte, le débat sur Allende ou Pinochet est plus impartial. Peut-être la plus grosse erreur de Hayek a-t-elle été de se résoudre à choisir un camp plutôt que de reconnaître que les deux régimes étaient d’une malfaisance égale.

Verdict : Hayek était-il un apologiste de Pinochet ?

Tout compte fait, les preuves permettant de soutenir que Friedrich Hayek aurait fait l’éloge du régime Pinochet, aurait correspondu avec lui ou en aurait été un apologiste sont minuscules. Au pire, on pourrait soutenir que Hayek n’aurait pas dû choisir entre Pinochet et Allende. Cependant, s’il existe une malhonnêteté intellectuelle dans le débat Hayek-Pinochet, elle se trouve sans aucun doute du côté d’universitaires tels que Karin Fischer et Corey Robin, qui ont détourné et exagéré les termes mêmes de Hayek pour qu’ils coïncident avec leurs préjugés.

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