Pourquoi le plan de sauvetage européen semble voué à l’échec

par Daniel Lacalle (16 juin 2020)

Photo par James Lee sur Unsplash

Le plan de relance économique de 750 milliards d’euros, tel qu’annoncé par la Commission européenne, a été salué dans l’euphorie par beaucoup d’analystes macro-économiques et de banques d’investissement. Nous devons cependant rester prudents. Pourquoi ? Beaucoup diront qu’une réponse rapide et décisive à la crise, avec une injection de liquidités visant à éviter un effondrement financier ainsi que de fortes mesures fiscales pour consolider le sauvetage, est une mesure absolument positive. Mais l’histoire et l’expérience nous montrent que le risque de déception n’est pas mince, quant à un impact positif sur l’économie réelle.

L’histoire des plans de sauvetage de la zone euro devrait nous mettre en garde contre tout optimisme excessif.

Comme vous vous en souvenez peut-être, l’Union européenne a lancé en juillet 2009 un plan ambitieux pour la croissance et l’emploi, appelé « plan européen de relance économique ». D’un équivalent de 1,5 % du P.I.B., il devait créer « des millions d’emplois dans les infrastructures, les travaux publics, les interconnexions et les secteurs stratégiques ». L’Europe était censée sortir de la crise plus forte que les États-Unis grâce à des mesures keynésiennes de dépense publique. Pourtant, 4,5 millions d’emplois ont été détruits et le déficit a presque doublé cependant que l’économie stagnait — cela après que le bilan de la Banque centrale européenne ait déjà presque doublé entre 2001 et 2008. Ce plan énorme n’a pas seulement échoué à faire sortir la zone euro de la crise plus forte qu’elle n’y était entrée, mais on peut aussi soutenir qu’il a prolongé la crise, tant il restait en 2019 des signes évidents de faiblesse. Les hausses d’impôts et les obstacles mis en travers de l’activité privée, qui allaient de pair avec ce vaste programme de dépenses, ont retardé la relance, laquelle a été indubitablement plus lente que celle d’autres économies comparables.

Il faut aussi réfuter l’idée selon laquelle la Banque centrale européenne n’aurait pas soutenu l’économie lors de la crise de 2008 : deux énormes programmes de rachat de dette souveraines ont eu lieu sous la présidence Trichet de la B.C.E., les taux ont fondu de 4,25 % à 1 % depuis 2008, et plus de 115 milliards d’euros ont été achetés en obligations souveraines. À la fin 2011, la B.C.E. était la plus grosse détentrice de dette espagnole alors même qu’elle était accusée d’inaction.

Pendant tout ce temps, le bilan de la B.C.E. était supérieur à celui de la Réserve fédérale américaine en points de P.I.B. En mai 2020, il s’élève à 44 % du P.I.B., à comparer aux 30 % de la Fed.

Les plans de relance n’ont jamais cessé dans la zone euro. Un plan supplémentaire de rachat par la B.C.E., en plus des programmes de liquidité par refinancement ciblé de long terme sous la présidence Draghi, ont amené les obligations souveraines à des rendements historiquement bas, et la B.C.E. a acheté presque 20 % de la dette totale des principaux États. Cette croissance du bilan a été si excessive qu’à la fin mai 2020, les liquidités en excès de la B.C.E. étaient de 2100 milliards d’euros. Elles étaient à peine de 125 milliards au lancement du plan de relance de 2014.

Personne ne peut nier que l’impact de ces plans énormes, sur la croissance, la productivité et l’emploi, a été décevant. À l’exception d’une brève période d’euphorie en 2017, les révisions à la baisse de la croissance de la zone euro ont été constantes, et elles ont culminé avec la stagnation de la France et de l’Italie, l’Allemagne au bord de la récession et un ralentissement significatif de l’Espagne au dernier trimestre 2019. Les excuses du Brexit ou de la guerre commerciale américaine ne peuvent pas camoufler que les résultats économiques des plans de relance étaient déjà plus que misérables.

Un autre exemple important peut nous alerter. Ce qu’on a appelé le plan Juncker, ou « plan d’investissement pour l’Europe », était censé résoudre la problème de la croissance nulle de l’Union européenne, mais ses résultats ont été aussi très maigres. Ce plan a mobilisé 360 milliards d’euros, en majorité sur des projet sans retour économique réel ni effet sur la croissance. Les estimations de croissance de la zone euro ont brutalement chuté, la croissance de la productivité a stagné et la production industrielle est tombée en décembre 2019 à son plus bas niveau depuis des années.

Il faut aussi se méfier des “plans verts”. Impossible d’oublier qu’une part très importante du “plan vert” de l’Union européenne érode la demande, via les hausses d’impôts et des mesures protectionnistes telles que les droits de douane sur les pays qui n’ont pas signé l’accord de Paris (mais pas sur ceux qui se contentent de ne pas l’appliquer, lesquels ne courent aucun risque). Cela limite le potentiel de relance mais augmente la probabilité d’une guerre commerciale supplémentaire.

On ne peut ignorer l’impact négatif sur l’industrie et l’emploi des politiques “vertes” massives de l’Europe entre 2004 et 2018, qui ont entraîné dans les pays de l’Union européenne le doublement des coûts domestiques d’électricité et de gaz naturel par rapport aux États-Unis, alors que la croissance n’augmentait pas.

Quelles sont les limites des plans de relance européens, par rapport à ceux des États-Unis ? La première, et la plus importante, est que ces plans sont issus d’une planification économique centralisée. Ce sont des plans fortement soumis à des décisions politiques quant aux secteurs à financer et à la manière de les financer. La planification politique forme une part essentielle de ces relances, c’est pourquoi elles génèrent une croissance faible et des résultats maigres. Ainsi, un des plus gros problèmes est que des secteurs souffrant déjà de surcapacité soient “relancés”, ou qu’un faux signal de demande soit créé par des aides publiques, ce qui suscite des problèmes d’allocation des capitaux et une augmentation alarmante du nombre d’entreprises zombies. Selon la Banque des règlements internationaux, le nombre d’entreprises zombies en Europe a explosé à la faveur des plans de relance. Le passé est renfloué et l’économie est zombifiée.

Un autre gros problème est que les mauvais secteurs soient relancés cependant que des milliers de petites entreprises meurent par manque d’accès au crédit ou aux faveurs politiques. Il n’est absolument pas fortuit que la zone euro détruise plus d’entreprises innovantes ou les empêche de croître, puisque la régulation oblige 80 % de l’économie réelle a être financée par le canal bancaire (tandis qu’aux États-Unis ce taux n’atteint pas 30 %). Est-ce qu’on imagine un Apple ou un Netflix assurant leur croissance par des prêts bancaires ? Impossible.

Un autre problème important est l’obsession de la redistribution. En pénalisant fiscalement les secteurs à haute productivité et en subventionnant des secteurs à basse productivité, tout en maintenant la dépense publique au-dessus de 40 % du P.I.B. quoi qu’il en coûte par le moyen de hausses d’impôts, l’Union européenne s’inflige un risque élevé de mauvais investissements. Ce n’est pas par hasard que l’Europe ne compte aucun champion technologique. L’Europe les effraie en perpétuant la notion obsolète de “champions nationaux”, et elle pénalise par la taxation la rémunération au mérite et les investissements alternatifs.

Rien de ce que nous avons passé en revue ne change dans le nouveau plan de relance qui vient d’être annoncé. C’est la même chose, mais en beaucoup plus grand. Et personne ne peut croire que, cette fois-ci, le résultat sera différent. Bien qu’ils nous parlent de “plans verts”, la vaste majorité des renflouements bénéficiera à l’aluminium, à l’acier, au secteur automobile, au transport aérien et aux raffineries. Parallèlement, une hausse fiscale énorme sur l’épargne et l’investissement devrait couler davantage de start-ups, réduire les investissements en recherche & développement et pénaliser les entreprises innovantes.

Le problème de l’Union européenne n’a jamais été une pénurie de plans de relance, mais plutôt une surproduction de plans de relance. L’Union européenne a enchaîné plan de relance après plan de relance, depuis sa naissance. La crise actuelle appelait une mise en valeur du mérite, de l’innovation, du capital privé et de l’entrepreneuriat, à travers des mesures sur l’offre. Je crains qu’une fois de plus il ait été décidé de renflouer le passé et de laisser mourir l’avenir.

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