Pourquoi les monnaies numériques de banque centrale sont une mauvaise idée

par Tomas Forgac (30 novembre 2020)

Photo par Niv Singer sur Unsplash

On essaie de nous vendre les monnaies numériques de banque centrale (central bank digital currencies, CDBC) comme une façon de protéger les consommateurs qui, de plus en plus, font des paiements avec d’autres moyens que l’argent liquide. Mais certains observateurs préviennent que payer sans argent liquide nous privera des avantages des espèces quant à la vie privée, tout en nous exposant aux risques de paniques bancaires, de dysfonctionnements des réseaux de paiement et de manœuvres hostiles d’entités étrangères.

Même si ces risques sont réels, ils seraient négligeables si les interventions sur le marché n’étaient pas aussi nombreuses de la part des banques centrales et des régulateurs financiers. Les monnaies numériques de banque centrale ne feront qu’aggraver ces interventions ; et elles en rendront possibles de toutes nouvelles, et beaucoup plus dangereuses.

Problèmes de conception

Même si les défenseurs des monnaies numériques de banque centrale proclament leur souhait de garder les banques commerciales dans le paysage, ces monnaies numériques rapprocheront leurs utilisateurs finaux de leurs banques centrales. Pourquoi ? Parce que les blockchains, ainsi que les technologies de registre distribué inspirées des blockchains, sont bâties sur un seul registre commun, lequel est distribué soit sans autorisation, soit sous autorisation. La distribution sans autorisation dévoile beaucoup d’informations sur les participants au réseau, mais, soumise à une vérification par preuve de travail, elle rend très difficile pour un adversaire d’attaquer et de prendre le contrôle du réseau (par exemple, pour en modifier le taux d’inflation).

Un réseau sous autorisation, sans preuve de travail ni algorithme de consensus similaire, ne garantit pas sa propre immutabilité. Mais également, le fait de n’avoir qu’un seul registre autorisé donne un pouvoir de contrôle à ceux qui se voient confier l’administration du réseau. En conséquence, la banque centrale, en tant qu’instance ultime délivrant cette autorisation, aurait un contrôle bien plus fort sur le système monétaire et sur les réseaux de paiement qu’elle n’en a aujourd’hui. Cela confère aux banques centrales trois pouvoirs très dangereux.

L’argent-hélicoptère

La raison pour laquelle nous avons connu un cycle économique si important au cours du siècle dernier est l’existence d’un système bancaire de monnaie fiduciaire. La croissance artificielle de la masse monétaire provoque de fortes hausses qui ne sont pas soutenables sur le long terme, et les marchés tendent à les réduire lorsqu’ils y sont exposés.

Les économistes de l’école autrichienne expliquent qu’une forte hausse constitue un véritable problème, et que la crise économique est le mécanisme nécessaire et positif pour se purger de ces excès. Malheureusement, la réponse (néo-)keynésienne à un tel événement est au contraire de stimuler encore plus les marchés au moyen de davantage d’interventions monétaires.

Le problème est que le système bancaire actuel a besoin du rôle intermédiaire joué par les banques commerciales qui prêtent de l’argent aux entreprises. Les banques centrales n’aiment pas que les banques commerciales démontrent une certaine prudence au sein d’une économie qui n’a pas entièrement purgé les mauvaises répartitions financières passées, et qui n’a pas ramené les prix des capitaux à des niveaux plus raisonnables. Inutile de dire que l’approche précautionneuse des banques commerciales quant au crédit à la consommation, dans une période de hausse du chômage, ne correspond pas non plus aux buts des banques centrales. Pendant la crise du COVID, les États ont essayé jusqu’à un certain point de contourner ces difficultés en accordant des subventions massives, mais cela a été compliqué par les problèmes de logistique, la bureaucratie ou la législation. Comme le préjugé keynésien dominant est que les dépenses stimulent l’économie (indice : ce n’est pas le cas ; ce sont les investissements en capital qui le font), les banques centrales voudraient inciter plus de dépenses de consommation en émettant la masse monétaire directement auprès des consommateurs.

Avec une meilleure intégration du robinet monétaire aux consommateurs finaux et aux entreprises, la banque centrale peut beaucoup plus facilement émettre du crédit voire, tout simplement, des allocations aux individus et aux entités commerciales, simplement en “lâchant” de nouveaux fonds sur les utilisateurs existants. Les banques centrales n’auraient même pas à démentir leur intention affichée de conserver les banques commerciales dans le paysage — celles-ci pourraient encore servir de gestionnaires d’actifs et, même, avoir la capacité d’émettre du crédit selon les règles traditionnelles.

Cela entraînerait des conséquences désastreuses. Les économies deviennent rapidement dépendantes aux drogues des banques centrales. À chaque nouvelle crise, les monétaristes en chef ont dû augmenter les doses d’interventions, tout comme les junkies avec leur drogue préférée. Plus une dépendance dure et plus elle augmente, plus la guérison sera difficile. Et même si les overdoses monétaires comme au Zimbabwe ou au Vénézuéla peuvent ne pas se produire pendant un certain temps, voire jamais, les junkies ont cette caractéristique d’être très peu performants, comme l’ont démontré amplement au Japon les trois décennies perdues par les interventions de la Banque centrale.

Taux d’intérêt négatifs

Épargner, c’est mal — c’est du moins ce que racontent les monétaristes modernes. Dans le cadre keynésien, il n’est pas prévu que l’argent liquide fonctionne comme une sécurité à travers des temps incertains. L’épargne est vue comme de l’argent qui contrarie la croissance économique miraculeuse, basée sur les dépenses et l’inflation monétaire. Donc les taux d’intérêt négatifs sont peut-être le moyen le plus efficace pour empêcher l’épargne — en incitant les détenteurs de comptes d’épargne à dépenser leurs fonds qui se déprécient. Actuellement, les banques centrales doivent s’appuyer sur les banques commerciales pour propager les taux d’intérêt négatifs jusqu’à leurs clients ; mais les banques commerciales, au contraire, essaient de convaincre leurs clients de déplacer leurs dépôts des comptes à taux négatifs vers des produits générateurs d’intérêt, et elles répercutent les taux d’intérêt négatifs sur la plupart des soldes courants qui restent.

Si la monnaie de banque centrale était plus proche de son entité émettrice, il serait beaucoup plus simple pour les interventionnistes monétaires d’imposer des taux d’intérêt négatifs sur tous les fonds en circulation. Cela augmenterait certainement la propension des consommateurs et des entreprises à dépenser, et cela ferait aussi augmenter les prix des biens, au fur et à mesure que les gens essaieraient de se débarrasser de leurs économies. Mais croire que cela puisse être bénéfique est totalement déraisonnable. Lors des décennies passées, ce sont toujours les dépenses massives, les épargnes très faibles et les appréciations d’actifs insoutenables qui ont conduit aux bulles de crédit et aux crises. Croire qu’appliquer davantage la même recette pourrait conduire à des résultats différents, voire meilleurs, est totalement ridicule.

Surveillance financière

La dernière conséquence majeure de la numérisation de l’argent liquide est la possibilité d’une surveillance financière. Les banques centrales prétendent s’intéresser aux monnaies numériques pour protéger la vie privée des gens, qui ont tendance à moins utiliser l’argent liquide traditionnel et anonyme. Mais l’idée qu’un État qui impose des règles de connaissance du client (KYC/AML) sur les plateformes cryptomonétaires existantes, qui limite l’utilisation de l’argent liquide pour empêcher l’évitement fiscal, qui use de la surveillance financière pour arrêter des “délinquants” non violent, l’idée que cet État ait à cœur de préserver notre vie privée est tout à fait risible.

Ils ne cachent même pas le fait que la numérisation de la monnaie leur permettrait de se livrer à ce qu’ils appellent des “analyses de données”. Il serait naïf de croire qu’ils s’abstiendraient de passer d’analyses globales à des inspections de données individuelles.

Ce n’est pas par hasard que la Chine est l’État le plus engagé dans les monnaies numériques de banque centrale. La surveillance potentielle d’une monnaie numérique centralisée est extrêmement séduisante pour un État qui ne rêve que de garder un œil sur tous les aspects de la vie de ses subordonnés.

arguments trompeurs en faveur des monnaies numériques de banque centrale

Les partisans des monnaies numériques de banque centrale avancent que les consommateurs ont besoin d’être protégés contre les attaques ciblées que peut subir un réseau national de paiement. Bien que ce risque existe — si, par exemple, un pays comme la Suisse essayait de garantir l’anonymat des détenteurs étrangers de comptes (comme c’était le cas par le passé) et que Visa et Mastercard, en conséquence, subissaient des pressions pour fermer leurs réseaux de paiement en Suisse —, si ce risque se matérialisait, l’économie pourrait toujours retourner temporairement à l’argent liquide, rendu possible par un vaste réseau de distributeurs automatiques et d’agences bancaires.

De fait, les plus grandes attaques sur les échanges monétaires dans le monde occidental ont été menées par les États eux-mêmes, par suspension ou limitation des retraits d’argent liquide lors des crises de liquidités, comme cela a été le cas à Chypre et en Grèce (sans même mentionner que les banques centrales elles-mêmes ont causé préalablement ces crises avec leurs bulles de crédit).

L’argument de la protection de la vie privée du consommateur ne peut susciter que le rire, au vu de la longue histoire d’érosion continuelle de la confidentialité financière par les banques centrales et les régulateurs financiers.

Les monnaies numériques de banque centrale apparaîtront, et elles aggraveront les choses

En conclusion, les prétextes pour lesquels les banques centrales soutiennent les monnaies numériques centralisées sont les meilleures raisons qu’ont les gens de s’opposer à leur adoption. Les recherches menées en ce sens donnent l’impression qu’il existe un débat sur le sujet, mais en réalité il n’y a aucun débat : les monnaies numériques s’imposeront et donneront aux banques centrales plus de pouvoir qu’elles n’en ont déjà, avec toutes les conséquences que ce pouvoir ne peut qu’entraîner.

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