Les monnaies numériques de banque centrale, ou la guerre contre l’argent liquide

par Kristoffer Mousten Hansen (7 décembre 2020)

Photo par Alice Pasqual sur Unsplash

2020 est une année écrasée par les mauvaises nouvelles. Pendant que les États du monde entier ont imposé des contraintes extrêmement destructrices sur la vie économique et promettent une “grande remise à zéro” (great reset) qui a tous les airs d’un grand bond vers un avenir socialiste, les banques centrales présentent leurs plans pour mettre en place des monnaies numériques de banque centrale (central bank digital currencies, CBDC). Elles pourraient arriver dès l’année prochaine. Mais quel est le motif réel de cette innovation ? Des rapports publiés récemment par la Banque des règlements internationaux et par la Banque centrale européenne donnent certaines réponses. Ces rapports sont un aperçu saisissant des théories et des idéologies qui animent ces banquiers centraux en faveur de monnaies numériques.

« Une politique monétaire ? Moi ? »

Un point commun à ces deux rapports, sans doute surprenant, est qu’ils nient qu’une politique monétaire serait derrière les plans de création de monnaies numériques de banque centrale. Le rapport de la Banque des règlements internationaux déclare que cette « politique monétaire ne sera pas le motif principal d’une émission de monnaie numérique de banque centrale » (p. 8), cependant que le rapport de la Banque centrale européenne note que la « mission possible d’un euro numérique comme outil de renforcement d’une politique monétaire n’est pas affirmée par ce rapport » (p. 3). On pourrait supposer d’emblée que créer une nouvelle forme de monnaie tiendrait par définition d’une politique monétaire, au moins au sens large ; également, on pourrait trouver un peu étrange que des institutions se consacrant à la recherche et à la mise en œuvre de politiques monétaires n’aient pas envisagé les effets potentiels d’une nouvelle forme de monnaie sur ces politiques. Mais ce qui est vraiment frappant, c’est que ces deux rapports (particulièrement celui de la B.C.E.) traitent en grand détail des implications des monnaies numériques de banque centrale sur les politiques monétaires. Certes, ils prétendent ne pas le faire, mais, une fois qu’on a dépassé le résumé au début du document, et qu’on lit attentivement le rapport lui-même, on se rend compte que cette affirmation initiale relevait du mensonge.

Pour s’en rendre compte, on a seulement besoin de regarder quelles sont les fonctionnalités clés d’une monnaie numérique que les banquiers centraux présentent comme souhaitables : elle devrait être génératrice d’intérêts, et il devrait être possible de plafonner le montant détenu par chacun. Le plafond de détention forcerait les gens à dépenser leur argent, ce qui entraînerait soit une inflation des prix, soit des investissements dans des actifs financiers ; quant à la génération d’intérêts (ou la “rémunération”, dans le langage de la B.C.E.), elle fait de la monnaie numérique un outil de mise en œuvre et d’imposition des changements des taux d’intérêt, y compris négatifs.

Le Rapport sur un euro numérique de la B.C.E., en particulier, est très loquace sur le besoin de limiter ou de ne pas encourager « l’utilisation à grande échelle d’un euro numérique en tant qu’investissement » (p. 28). Le raisonnement derrière tout cela est très clair : puisque les politiques monétaires ont fait s’écrouler les taux d’intérêt jusqu’en territoire négatif, la B.C.E. ne devrait pas autoriser la détention à grande échelle d’euros numériques, car sinon les investisseurs, de manière tout à fait rationnelle, laisseraient tomber leurs investissements aux revenus négatifs et iraient trouver refuge dans les euros numériques — dans l’hypothèse qu’ils puissent les détenir sans que cela ne leur coûte rien. De la même façon, la B.C.E. se prononce contre l’idée de laisser les gens convertir leurs dépôts bancaires en euros numériques (p. 16) qui seraient stockés dans leurs portefeuilles individuels plutôt que sur un compte bancaire. De fait, cette issue horrible que la B.R.I. et la B.C.E. appellent la « désintermédiation financière » occupe toutes les pensées des banquiers centraux : si les gens conservent leur argent en dehors des banques, celles-ci auront moins de fonds à prêter, ce qui augmentera donc les coûts de l’emprunt. Selon les termes du rapport de la B.R.I., les banquiers centraux s’inquiètent qu’une

monnaie numérique de banque centrale largement disponible puisse rendre certains événements [par ex., des paniques bancaires] plus fréquents, en rendant possibles des “paniques numériques” vers la banque centrale qui seraient d’une rapidité et d’une échelle sans précédents. Plus généralement, si les banques voient avec le temps leurs dépôts propres se réduire en faveur de la monnaie numérique de banque centrale, il se peut qu’elles finissent par appuyer davantage leur activité sur le financement de gros, et peut-être par limiter la fourniture de crédit à l’économie, avec des impacts potentiels sur la croissance économique.

(p. 8)

Bien entendu, les économistes de l’école autrichienne, depuis Ludwig von Mises, ont bien compris que la « désintermédiation financière » peut être une bénédiction. Dans le contexte des euros numériques, cela signifierait que les gens pourraient détenir en dehors des banques le montant d’argent liquide qui leur paraîtrait souhaitable. Ils ne mettraient en dépôt dans les banques que leur épargne, c’est-à-dire qu’ils ne leur confieraient que l’argent auquel ils ne souhaitent pas pouvoir accéder immédiatement. Dans un tel contexte, les banques seraient incapables d’augmenter le crédit en émettant des titres financiers adossés à rien ; elles ne pourraient émettre que des prêts financés par les fonds que leurs clients auraient explicitement mis à leur disposition à cette fin. Non seulement cela donnerait un système financier plus svelte et plus sain, mais en plus cela permettrait d’éviter le problème des cycles économiques perpétuels et récurrents. Et contrairement à ce que craignent les banquiers centraux, la fourniture de crédit ne serait pas restreinte, mais elle serait simplement dans l’obligation de correspondre à la masse d’épargne réelle dans l’économie. Malheureusement, ceci constitue une vision économique complètement étrangère aux banquiers centraux.

Les taux d’intérêt négatifs

Un des objectifs de la création de monnaies numériques de banque centrale, auquel il est fait simplement une vague allusion dans ces rapports, est la possibilité d’imposer des taux d’intérêt négatifs encore plus bas. Au cours des dernières années, les économistes monétaires se sont particulièrement penchés sur le problème du “taux plancher zéro” des taux d’intérêt : le fait qu’il soit impossible d’imposer un taux d’intérêt négatif, puisque les déposants, dans ce cas, passeraient tout simplement à la détention d’argent liquide physique. Lorsque la manipulation des taux d’intérêt constitue l’outil principal de politique monétaire des banques centrales, cela devient manifestement un problème : comment les banquiers centraux peuvent-ils pratiquer leur magie, et garantir un écart acceptable entre les taux d’intérêt issus de la politique monétaire et ceux issus du marché, alors que les taux d’intérêt sont déjà très bas ? En prenant en compte le coût de la détention d’argent liquide physique, le taux de -0,5% paraît être le plus bas qu’ils puissent adopter.

Avec une monnaie numérique au contrôle centralisé, ce problème disparaîtrait. La banque centrale pourrait décider d’un plafond des dépôts que pourrait détenir sans frais chaque individu ou entreprise ; et, au-delà de ce plafond, chacun devrait payer un certain taux d’intérêt négatif (ou “rémunération”, dans le vocabulaire insistant de la B.C.E.) qui correspondrait à la politique de la banque centrale.

Il n’y a qu’un seul petit problème dans une telle utilisation des monnaies numériques de banque centrale : elle fonctionnera uniquement si l’argent liquide physique est mis hors la loi. Sinon, l’argent liquide continuerait tout simplement à remplir le rôle qu’il a aujourd’hui, c’est-à-dire qu’il continuerait à être pour chacun le moyen le plus simple et le moins risqué d’être le propre détenteur de ses fonds et d’échapper aux taux d’intérêt négatifs. Le rapport de la B.R.I. reconnaît clairement ce problème (p. 8n7), tout comme celui de la B.C.E. (p. 12n18) : une monnaie numérique de banque centrale pourrait permettre d’éliminer le “taux plancher zéro” des taux d’intérêt, mais seulement si l’argent liquide physique disparaissait. Tant que l’argent liquide reste utilisé, le “taux plancher zéro” ne peut pas être franchi.

« Mais les gens la demandent ! »

Pourtant, en théorie, les gens peuvent par eux-mêmes voler au secours des banques centrales dans le monde entier, tellement ils se sentent victimes du “taux plancher zéro”. C’est du moins ce que soutient Benoît Cœuré, chef du pôle innovation de la Banque des règlements internationaux (le service chargé de la recherche sur les monnaies numériques) : beaucoup de gens réclameraient une monnaie numérique de banque centrale ! La B.C.E. veut aussi voir dans la baisse de l’utilisation de l’argent liquide physique, en faveur d’autres moyens de paiement, l’un des principaux scénarios exigeant l’émission d’un euro numérique (p. 10).

À vrai dire, même si certaines personnes peuvent aimer le concept de monnaie numérique de banque centrale, il n’y a vraiment aucune raison de croire, au-delà des affirmations anecdotiques de M. Cœuré, qu’il existe une demande massive pour une monnaie numérique de banque centrale. La B.C.E. le reconnaît lorsqu’elle écrit que l’argent liquide reste le moyen de paiement dominant dans la zone euro, à hauteur de plus de la moitié de la valeur de tous les paiements dans les magasins (p. 7). Mais Cœuré n’a pas besoin d’aller bien loin pour constater la persistance entêtée de l’argent liquide : en 2018, des chercheurs de la B.R.I. elle-même ont conclu que l’argent liquide, loin de décroître en importance, est toujours le principal moyen de paiement. Plus récemment, une étude dans l’International Journal of Central Banking a démontré que l’utilisation de l’argent liquide non seulement ne décline pas, mais elle augmente même en importance.

Certes, les banquiers centraux ont sans doute raison de dire qu’il y a une demande croissante pour les moyens de paiement numériques et les cryptomonnaies. Cependant, il est erroné d’en conclure qu’il existerait une demande pour une monnaie numérique de banque centrale. La demande pour un moyen de paiement n’est pas la même chose que celle pour une nouvelle forme de monnaie. Elle signifie simplement que les gens demandent des services de paiement qui leur permettent des transactions moins coûteuses entre eux. De tels services sont fournis en masse par des entreprises telles que Visa, Mastercard, PayPal, les banques, et ainsi de suite. Il n’y a aucune raison de croire que les banques centrales doivent fournir ce service, ni qu’elles pourraient le faire mieux que des entreprises privées ou des banques ; et c’est tout simplement une erreur que d’assimiler la demande de tels services à celle d’une nouvelle monnaie.

Cette erreur, dans le cas des cryptomonnaies, est encore plus flagrante. Si les gens détiennent des bitcoins ou une autre cryptomonnaie, ce n’est pas parce que leur demande sincère pour une monnaie numérique de banque centrale n’a pas été satisfaite et qu’ils se rabattent sur la plus proche alternative. Au contraire, les gens veulent posséder des cryptomonnaies précisément pour échapper aux taux d’intérêt négatifs imposés par le système des banques centrales, ainsi qu’aux risques de détenir de la monnaie fiduciaire inflationniste. Créer une monnaie numérique de banque centrale ne réduirait en rien ces risques ; au contraire, cela les augmenterait, car la banque centrale bénéficierait à travers elle d’un contrôle total de la masse monétaire et qu’on verrait se profiler l’abolition de l’argent liquide. Le besoin d’un refuge contre l’inflation et le souhait d’échapper au contrôle des banques centrales (avec leurs taux d’intérêt négatifs et leurs plafonds de détention de monnaie pour chaque individu) ne feraient que croître.

Tout est une question de pouvoir

Tout bien considéré, les monnaies numériques de banque centrale ne répondent qu’à un besoin de contrôle, pas du tout à une demande du consommateur. La B.C.E. le reconnaît sur plusieurs points dans son rapport. En voici un seul exemple : si les gens souhaitent vraiment un euro numérique, pourquoi devrait-il se voir attribuer un cours légal pour être accepté, comme les auteurs du rapport le prétendent (p. 33) ? Le seul scénario dans lequel la création d’une monnaie numérique de banque centrale a un sens, c’est celui qui vise à l’extinction de l’argent liquide numérique dans le but de pouvoir imposer le taux d’intérêt négatif que les banquiers centraux jugeront nécessaire. L’argent-hélicoptère, les limites de détention d’argent liquide, les taux d’intérêt négatifs : tout cela fait partie du même ensemble de politiques envisagées, lesquelles peuvent uniquement — ou le plus facilement possible — être réalisées par des monnaies numériques entièrement contrôlées par les banques centrales qui les émettent.

Ironiquement, loin de plaider en faveur du rôle des banques centrales et de la monnaie fiduciaire d’État, imposer une monnaie numérique de banque centrale peut aboutir à un effet complètement opposé. Remplacer l’argent liquide physique par une monnaie numérique de banque centrale ne ferait que souligner les défauts de la monnaie fiduciaire et handicaper davantage le marché libre des services monétaires et financiers, en faisant donc croître la demande d’alternatives aux monnaies d’État, telles que l’or et les cryptomonnaies.

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